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Réseau paternel

De l’autorité dans la famille contemporaine

Autorité parentale

Conférence donnée le 20 novembre 2007 à la Préfecture de Lyon dans le cadre de la journée d’étude du Réseau d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents du Rhône

Jean-Marc Ghitti (© D.R.)

Jean-Marc Ghitti (© D.R.)

Nous sommes installés dans une société où la notion d’autorité a connu, pendant des décennies, un fort recul.

Et cependant, on voit aujourd’hui, au moins dans le discours, la référence à l’autorité revenir à la mode : est-ce de la nostalgie ou assiste-t-on au retour de l’autorité ? À son retour ou à sa réinvention ?

Mais qu’entend-on au juste par « autorité » ?

L’autorité est-elle un phénomène psychologique ou institutionnel ?

Le politologue Bertrand de Jouvenel la définit comme « la faculté d’entraîner le consentement d’autrui ». À partir de cette définition, on peut en avoir une approche socio-psychologique : elle serait la qualité spécifique du chef. Car dans tout groupe humain, pour des raisons assez obscures, on voit certains individus exercer un ascendant sur les autres et devenir des leaders.

C’est sans doute Freud qui est allé le plus loin dans la compréhension des ressorts inconscients qui expliquent l’autorité spontanée du chef. En s’appuyant sur les travaux de Gustave Le Bon concernant la psychologie des foules, il montre que ce qui caractérise l’individu pris dans un groupe, c’est qu’il entre dans une régression psychique telle qu’il se comporte alors comme l’enfant qui suit aveuglément celui à qui il a donné sa confiance. Ce renoncement à la vigilance critique au profit d’une confiance sans borne fait bel et bien fonctionner une relation d’autorité mais au prix d’un infantilisme où l’adulte ne se comporte plus en adulte. C’est pourquoi il faut se méfier de toutes les conceptions qui veulent faire reposer l’autorité sur la confiance : la confiance est un sentiment de petit enfant.

Cependant l’autorité ne se comprend pas à partir des seuls mécanismes psychologiques. Elle est une réalité politique, construite comme telle. C’est ce que Weber tente de dégager lorsqu’il propose une typologie du pouvoir politique en trois catégories : le pouvoir qui repose sur la tradition, celui qui existe par la loi et le pouvoir charismatique. Dans cette typologie, ce qui a le plus intrigué, c’est le pouvoir charismatique. Difficile à définir dans ses causes, il renvoie certainement à cette conception de l’autorité évoquée au niveau psychologique : ce pouvoir mystérieux et très personnel du chef. Cependant, ce pouvoir se donne aussi des formes institutionnelles. Par exemple, la différence entre le charisme d’un chef d’État et celui d’un orateur de rue, c’est que le premier est institué, qu’il devient donc une autorité politique, l’autre pas. Faut-il que le pouvoir soit institué pour être véritable ou peut-on parler d’une autorité hors de toute institution, par exemple d’une autorité morale, comme celle qu’avait su prendre quelqu’un comme Savonarole ? Nous y reviendrons à la fin. Mais ajoutons d’abord que l’autorité n’est pas attachée au seul pouvoir charismatique. Il y a aussi une autorité des traditions et une autorité des lois. Et l’on pourrait même dire que les traditions et les lois existent davantage par leur autorité que par le pouvoir qui les soutient. L’autorité ne réside entièrement ni dans les mécanismes psychologiques qui l’accompagnent, ni dans le pouvoir qui peut lui être lié, ou pas.

L’autorité sans le pouvoir

D’ailleurs, les Romains n’inventent la notion d’auctoritas que dans la mesure où ils la distinguent de la notion de potestas. L’autorité n’est pas le pouvoir. Dans les institutions romaines, le Sénat ne possède aucun pouvoir exécutif, et pas davantage de pouvoir législatif. Et pourtant, il est consulté et ses avis jouissent d’une grande autorité, c’est-à-dire qu’on les écoute et qu’on ne prend pas le risque d’aller contre eux. L’autorité inspire un respect d’ordre religieux. En l’occurrence, elle repose sur la vénération des origines, si forte à Rome, et sur les traditions qui en proviennent. C’est ce qui fonde l’idéal républicain de Cicéron lorsqu’il formule que potestas in populo, le pouvoir est au peuple, et auctoritas in senatu, mais l’autorité est au Sénat. Il en est encore de même chez nous lorsqu’il s’agit de construire l’autorité de la République, fondée sur les traditions républicaines, lesquelles remontent à un mythe des origines de la République. En dehors de tout pouvoir, les traditions assoient l’autorité dans le contexte d’une culture romaine qui donne beaucoup de poids au passé. C’est cette corrélation entre autorité et tradition que reprendront, au long de notre histoire, toutes les formes de conservatisme politique. C’est la conception conservatrice de l’autorité.

D’ailleurs, la distinction de l’autorité et du pouvoir, et la supériorité de la première sur le second, vont si loin chez les Romains qu’elles sont à l’origine de l’Empire. Pour preuve, ces paroles d’Auguste qui expliquent ce que ce fut, pour lui, de devenir Empereur :

« Dans mon sixième et septième consulat, après que j’eus éteint les guerres civiles, étant investi du pouvoir absolu par le consentement de tous, je me démis des pouvoirs que j’exerçais […], on me donna […] le nom d’Auguste, le seuil de ma demeure fut orné de lauriers […] ; et un bouclier d’or déposé dans la Curia Julia que le sénat et le peuple romain me décernèrent à cause de ma vertu, de ma clémence, de ma justice et de ma piété. De ce jour, je l’ai emporté sur tous en autorité, mais je n’ai jamais eu de pouvoir légal supérieur à celui de chacun des autres magistrats, mes collègues. »

De là, il ressort que ce qui fonde l’Empire, c’est l’autorité ; que cette autorité non seulement n’est pas une prise de pouvoir (songeons à cette caricature de Napoléon III qui devient empereur par coup d’état) mais qu’elle existe d’autant mieux qu’elle renonce davantage au pouvoir ; que cette autorité est conférée et non voulue, qu’elle repose sur les qualités personnelles extraordinaires de celui qui la porte et qu’elle se manifeste par les honneurs spontanés (et non pas protocolaires) qu’on lui rend à titre d’hommage.

Plus tard, la suprématie de l’autorité sur le pouvoir sera de nouveau posée chaque fois qu’une institution spirituelle voudra devenir la référence d’un pouvoir politique. C’est ce que tente de faire l’Église dès les premiers siècles de notre ère. Ainsi, le pape Gélase, au Ve siècle, écrit-il : « Le monde est gouverné par deux puissances : l’autorité des pontifes et le pouvoir des rois [1]. » L’autorité serait du côté du sens, du spirituel, le pouvoir du côté de la gestion.

Cette séparation du pouvoir et de l’autorité, on l’a vue reprendre une réalité historique concrète beaucoup plus récemment, dans la mutation de la puissance paternelle en autorité parentale, ce qui s’est produit en France dans la réforme du code civil de 1970. Cette mutation signifie que la famille cesse d’être une institution, car elle perd toute puissance. Rappelons que notre civilisation s’est construite sur la distinction entre la sphère privée, domestique, la vie à la maison, et la sphère publique où la politique prend en charge les affaires collectives. La famille était une institution dans la mesure où on lui reconnaissait une autonomie, la puissance domestique, qu’on appelait aussi puissance paternelle. Cette puissance domestique marquait une borne à la puissance publique dans la mesure où cette dernière ne se donnait pas le droit d’entrer dans les affaires familiales, sauf cas exceptionnel comme le crime. Même le vol n’a pas de sens dans la famille puisque la propriété est commune. Or nous sommes entrés, depuis le dix-neuvième siècle, dans une modification de l’équilibre entre la puissance publique et la puissance domestique. Et cependant, cette modification, qui vise à mieux protéger, est porteuse de graves dangers pour les libertés. Le danger s’introduit presque toujours par ceux qui sont animés par les meilleures intentions du monde. Prenons un exemple. Élever tel enfant particulier n’est pas une affaire publique, et pourtant il est à nos yeux de plus en plus banal de voir la puissance publique, sous la forme du tribunal ou de tel ou tel service administratif, prendre le dessus sur la volonté parentale, décrétée déficiente, dans cette éducation. La mutation de la puissance domestique en autorité parentale conjointe est le point d’aboutissement de ce qu’on pourrait appeler la destitution de l’institution familiale. Par la loi et par la construction de dispositifs de contrôle, la puissance publique s’est dotée d’une primauté nouvelle qui revient à dissoudre l’autonomie de l’institution familiale. L’autorité parentale signifie que les parents sont mis en demeure d’exercer une autorité sans pouvoir. Cette absence de puissance parentale ne se voit guère dans les situations ordinaires de la vie, mais elle est manifeste dans les situations de crise. La puissance, par définition, est la possibilité d’avoir le dernier mot dans un litige. Or qu’il advienne une difficulté sérieuse dans la vie familiale, comme la mort d’un parent qui pose la question de l’héritage, la séparation parentale qui pose la question de l’équilibre père et mère, ou encore la maladie de l’enfant, qui pose la question du type de soin qu’on doit lui administrer, alors, dans ces cas, l’autorité parentale peut à chaque moment être niée par la puissance publique, par une décision, avec force exécutoire, d’un juge, qu’il soit des tutelles, des affaires familiales ou des enfants. Et cette négation de l’autorité parentale se fait au nom d’une autre conception de l’intérêt de l’enfant que celle que s’en font ses parents.

On voudrait même aller plus loin dans ce sens, en Europe, en remplaçant l’autorité parentale par la responsabilité parentale. Il s’agirait de substituer un concept moral à un concept politique. Être responsable, c’est devoir répondre. C’est devant des supérieurs qu’on a à répondre. Et devant qui les parents pourraient-ils être amenés à répondre, si ce n’est, justement, devant la puissance publique qui désormais, et de façon tout à fait banalisée, jouit d’une primauté incontestée sur une famille désinstitutionnalisée ? En somme, la mutation de la puissance domestique en autorité parentale offre un très bon exemple de cette dissociation entre autorité et pouvoir : on peut se voir conférer une autorité sans avoir aucun pouvoir pour l’exercer.

C’est pourquoi la faiblesse de l’autorité parentale est une faiblesse constitutive de la position parentale dans l’État de droit contemporain. La défaillance parentale ne résulte pas toujours d’un carence psychique du père ou de la mère : elle est aussi un effet de déconstruction de la puissance domestique. Là où il y a défaillance de l’autorité parentale, il y a accroissement de la puissance publique.

L’autorité intégrée au pouvoir

C’est parce que l’autorité sans puissance est forcément très fragile et sujette à souvent défaillir qu’on a voulu réunir puissance et autorité, bien que, comme on l’a vu, l’autorité n’existe à l’état pur que dissociée de la puissance. Aussi l’histoire moderne de l’autorité, c’est l’effort du pouvoir politique, c’est-à-dire de l’État dans ses deux dimensions exécutives, à savoir ses dimensions gouvernementale et judiciaire, pour conquérir une autorité qui puisse le légitimer et pour ne pas laisser vivre hors de lui des formes trop affirmées d’autorité indépendante. C’est en construisant la fiction du pacte social que la puissance publique peut jouir d’autorité et en conférer aux institutions qu’elle organise pour administrer la vie collective. L’idée, qu’on voit très bien chez Hobbes, est que le peuple donne mandat aux gouvernants de les gouverner, en échange de leur sécurité, et que ces gouvernants, parce qu’ils ne font que remplir ce mandat qui leur a été conféré, peuvent le faire avec ce qu’on appelle de la légitimité. La légitimité est ce qui confère l’autorité. Mais la légitimité ne se décrète pas : elle doit être reconnue. Et c’est pour la faire reconnaître que les philosophes ont construit un certain nombre de fictions politiques (la principale étant celle du contrat social par lequel un peuple souverain qui se conduit d’après sa propre volonté et donne mandat à des gouvernants) qui reviennent toutes à transformer une situation de domination de l’un sur l’autre en un droit que l’un aurait donné à l’autre de le commander. La philosophie politique montre que l’autorité des puissants résulte d’un montage idéologique, d’une fiction politique construite après coup par des philosophes.

On appelle souverain l’être qui est doté à la fois d’autorité suprême et de pouvoir absolu. La souveraineté se décline en deux dimensions : une dimension législative et une dimension exécutive. La dimension exécutive peut être soit gouvernementale (prendre les décisions politiques) soit judiciaire (faire exécuter les lois après les avoir interprétées dans chaque cas qui fait procès). C’est donc le souverain qui donne leur autorité aux lois qu’il édicte, et c’est le souverain qui donne leur autorité aux institutions qu’il organise. C’est bien de la conjonction du pouvoir et de l’autorité dans la souveraineté que découle l’autorité des lois, celle des institutions, celle du gouvernement. Or, si l’on regarde comment se construit la souveraineté, elle ne le fait jamais que de deux manières : par Dieu ou par le peuple. Seulement, ces deux êtres sont aussi insaisissables l’un que l’autre. Je ne parle évidemment pas du Dieu objet de foi, qui peut être très présent et proche pour le croyant ; et je ne parle pas non plus du peuple très concret qu’on peut voir s’assembler dans la rue ou sur les champs de bataille. Je parle de ce Dieu et de ce peuple censés fonder le pouvoir politique, soit sous sa forme monarchique, soit sous sa forme républicaine, et je dis que la philosophie politique nous apprend à n’y voir que des fictions.

Seulement, les reconnaître comme fictions, c’est disjoindre le pouvoir de l’autorité. On a vu que l’auctoritas est distincte de la potestas, mais aussi qu’elle est fragile si elle s’en dissocie. C’est pourquoi la politique cherche régulièrement à les joindre. Voyons maintenant ce qui résulte si l’on révèle que cette conjonction ne repose que sur de la fiction, c’est-à-dire qu’elle n’a pas lieu d’être.

L’autorité en démocratie

Peut-il exister un régime politique qui n’existe qu’à dénoncer cette fiction, qui prenne sérieusement acte de la différence radicale entre pouvoir et autorité ? Ce régime, c’est précisément la démocratie. Et c’est là qu’on voit l’abîme qui sépare la république de la démocratie. La république repose sur la fiction du peuple souverain ; la démocratie dénonce comme fictif un peuple qui ne serait pas associé concrètement, continûment au travail de législation et au travail d’exécution (gouvernement et jugement). La question est maintenant de savoir ce qu’il advient du pouvoir et de l’autorité en démocratie, je veux dire non pas dans le régime où nous vivons mais dans celui où, peut-être, nous voudrions vivre ? En démocratie, lorsque la fiction de la souveraineté est déconstruite, que peuvent devenir les institutions et quel rapport peuvent-elle avoir à l’autorité ? Que devraient être des institutions démocratiques ? Quelle est la forme démocratique de l’autorité ?

Le pouvoir, nous savons qu’il existera toujours, même s’il ne peut plus se parer d’autorité. Il résulte de la force, mais surtout de l’histoire. Les institutions n’ont pas besoin d’autorité pour fonctionner, comme on le voit tous les jours. Les lois positives peuvent s’imposer par la contrainte. Mais est-ce à dire que l’on peut fort bien se passer d’autorité et que la crise de l’autorité où nous sommes est un effet nécessaire et indépassable du régime démocratique ?

Platon a soutenu l’idée que la défaillance de l’autorité est liée à la démocratie elle-même car, sous ce régime, la société, dit-il, « déborde de liberté et de franc-parler, et qu’on y a licence de faire tout ce qu’on veut ». C’est alors que l’insolence et l’effronterie deviennent des vertus si bien que les citoyens, qui ne respectent plus rien, refusent toute forme d’obéissance aux autres et même à leur propre volonté, devenant versatiles, emportés par leurs désirs les plus contradictoires. La république, telle que la pense Platon, est l’exact contraire de l’esprit démocratique car elle repose sur l’autorité des meilleurs, c’est-à-dire ceux qui ont le plus de dons naturels et qui ont reçu la meilleure éducation. Évidemment, les contextes historiques sont différents : la république dont nous parle Platon est une république idéale et non pas celle que nous connaissons. D’autre part, le δῆμος tel qu’il en parle n’a rien à voir avec une population massivement scolarisée et éduquée comme la nôtre. Mais de Platon retenons l’idée que l’autorité doit forcément être liée à la valeur de l’homme qui l’exerce, à l’excellence de sa formation. Et alors on s’aperçoit que l’autorité n’est pas incompatible avec la démocratie, au contraire.

En effet, la démocratie est pluraliste. Du coup, elle se doit de laisser s’installer des formes variées d’autorité en fonction des compétences de chacun. L’histoire de l’État moderne, comme on la dit, c’est la confiscation de l’autorité par le pouvoir politique. Les autorités ne peuvent plus être seulement celles qui ont été mandatées par l’État, soit pour exercer des fonctions judiciaires, soit pour diriger des institutions, soit pour organiser la force publique. La démocratie est le pluralisme de l’autorité dans la mesure où elle n’écrase pas l’autorité de l’homme compétent, du maître, sous l’autorité du chef. Une institution démocratique est celle qui reconnaît qu’en dehors d’elle peuvent exister des compétences, et donc des autorités, qu’elle n’a pas vocation à contrôler, à subordonner. Ainsi il existe une autorité intellectuelle, une autorité artistique, une autorité concernant le soin physique ou psychique, etc. En démocratie, l’autorité est plurielle, elle ne se ramène pas à celle du gouvernement, de la loi positive et du tribunal. Et il s’agit alors de savoir quelle est l’autorité la plus compétente dans le domaine qu’on considère, en matière éducative par exemple, ou en matière curative.

Henri Bergson en 1927 (© D.R.)

Henri Bergson en 1927 (© D.R.)

Mais qu’est-ce qui peut fonder l’autorité en démocratie ? Ce n’est plus, nous l’avons dit, une fiction politique, du style « rendre la justice au nom du Peuple français », ou du style « être le représentant de l’État ». Cela donne du pouvoir, pas de l’autorité. D’un point de vue philosophique, je crois qu’on peut trouver une réponse chez un philosophe, Henri Bergson, qui a nourri pas mal d’hommes d’État, parmi les meilleurs, au vingtième siècle. Au début des années trente, dans Les deux sources de la morale et de la religion, il défend la thèse suivante : l’autorité est un appel. Appel à quoi ? Appel à être, à ouvrir son âme. Ceux à qui nous reconnaissons de l’autorité sont ceux qui nous éveillent à nous-mêmes, ceux qui nous touchent, nous émeuvent et nous mettent en marche. « Ils n’ont pas besoin d’exhorter, dit Bergson ; ils n’ont qu’à exister ; leur existence est un appel [2]. » Et c’est par cet appel qu’elle lance que l’autorité nous libère. Et nous voilà, comme toujours dans un chemin de pensée, à ce point où les lieux communs sont renversés. L’autorité qui interdit, qui donne des règles : c’est un refrain bien connu. Pourtant, ce n’est là qu’une conception non pas fausse mais superficielle et extérieure de l’autorité. Il est beaucoup plus juste de dire que l’autorité libère. Elle libère parce qu’elle nous rend à l’élan jamais tari d’une création poursuivie. Et c’est le moment de se souvenir de l’étymologie : augere, le mot latin dont dérive autorité, signifie augmenter. L’autorité est ce qui augmente, mais il y a deux manière de le comprendre. Dans les régimes soucieux de légitimer les pouvoirs en place, l’autorité est ce qui augmente les hommes de pouvoir, ce qui leur donne une aura particulière qui va faire qu’on leur obéisse. Mais, en démocratie, l’autorité est ce qui doit augmenter celui qui y est confronté. Je confère une autorité réelle à celui dont je sens qu’il peut me conduire au-delà de moi-même.

Il existe une conception démocratique de l’autorité. Il ne faut pas abandonner la construction de l’autorité, sous prétexte que nous vivons en démocratie. Mais il ne faut pas non plus retourner, de manière réactionnaire, à des formes surannées d’autorité. L’autorité démocratique n’est pas un traditionalisme. Mais elle est encore moins le dogmatisme du principe d’autorité, que la pensée scientifique a définitivement écarté, et qui pourtant revit dans les dérives technocratiques lorsqu’il suffit de faire référence à la parole de tel ou tel expert pour clore le débat. Elle n’est pas davantage à confondre avec l’autoritarisme qui trouve un si bon terreau dans nos démocraties.

L’autorité démocratique, on ne la trouvera pas forcément du côté des pouvoirs institués, au contraire. Bergson désigne la démocratie comme étant d’essence protestataire. « D’abord, écrit-il, c’est surtout comme protestation qu’elle s’est introduite dans le monde. Chacune des phrases de la Déclaration des droits de l’homme est un défi jeté à un abus. Il s’agissait d’en finir avec des souffrances intolérables [3]. » Ce qui nous invite à chercher l’autorité du côté de ce qui proteste.

La protestation est la forme le plus pure de l’autorité si elle se fait au nom d’une valeur irréductible, c’est-à-dire à partir d’une position éthique. Camus, notamment, nous a montré combien la révolte peut être fondatrice. Il y a certes une protestation qui consiste à prendre prétexte d’un scandale pour acquérir non pas de l’autorité mais du pouvoir. Et puis il y a des protestations contre toute forme d’autorité où le révolté ne cherche nullement les valeurs qui pourraient fonder sa révolte et lui donner du sens. Ainsi en est-il de cette révolte pulsionnelle que Camus illustre par la référence à Sade et qu’on a vu se développer ultérieurement sous la forme d’un mouvement de mœurs contre tous ce qui pouvait faire figure de loi, de père, d’autorité. Mais l’autorité se fonde elle-même dans la protestation. De quelle côté est l’autorité qui nous éclaire lorsque, au coup de force politique, Victor Hugo, sur son île, en proscrit, oppose sa protestation poétique ? La révolte, la dissidence, la proscription : autant de terreaux favorables à l’apparition d’une autorité totalement disjointe du pouvoir. La parole nue de l’Évangile et la parole franche de Socrate ne restent-elles pas les deux autorités majeures de notre civilisation ? C’est qu’en réalité l’autorité en démocratie ne peut plus être d’ordre politique, puisque la démocratie consiste à défaire la fiction politique qui cherche à construire de la souveraineté : l’autorité en démocratie ne peut être que d’ordre éthique, et c’est sur la référence éthique que doivent se construire les institutions démocratiques.

Notes
  1. Gélase Ier, Epistola VIII, Ad Anastasium Imperatorem (Patrologiæ Cursus Completus, Series Latina, vol. 59, col. 42A) : « Duo quippe sunt, imperator Auguste, quibus principaliter mundus hic regitur: auctoritas sacra pontificum, et regalis potestas. »
  2. Bergson (Henri), Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, Presses universitaires de France, collection « Quadrige », 1932, p. 30.
  3. Op. cit., p. 301.

Un commentaire

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  1. L’auteur écrit : « C’est sans doute Freud qui est allé le plus loin dans la compréhension des ressorts inconscients qui expliquent l’autorité spontanée du chef. ».

    Effectivement, Freud en savait un rayon (faisceau aurait mieux convenu) sur l’autorité. Dans Psychologie des masses et analyse du moi, puis dans Pourquoi la guerre ? il célèbre le chef, seul capable de conduire et diriger la libido des masses, un ouvrage élogieusement dédicacé à Mussolini !

    Même si Benito ne l’emporta pas au paradis, voici ce que l’admiration de Freud pour Mussolini le poussa à lui écrire : « Il faudrait consacrer davantage de soins qu’on ne l’a fait jusqu’ici pour éduquer une couche supérieure d’hommes pensant de façon autonome, inaccessibles à l’intimidation et luttant pour la vérité, auxquels reviendrait la direction des masses non autonomes …/… Aujourd’hui déjà les races non cultivées et les couches attardées de la population se multiplient davantage que celles hautement cultivées » (Trad., Œuvres complètes, PUF, XIX, p. 79s).

    Pour revenir à notre sujet, dans ses considérations et ses écrits Freud écrivait : « Ce n’est pas sans de bonnes raisons que la tétée du sein de la mère par l’enfant est devenue le prototype de toute relation amoureuse. La trouvaille de l’objet est, à proprement parler, une retrouvaille… » (Freud – Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) – Œuvres complètes – PUF, VI, 2006 : Voir page 161.).

    Dans son dernier livre, Sigmund Freud a défendu le rôle de la mère comme « unique, sans parallèle, établit invariablement pour toute une vie comme le premier et le plus fort objet d’amour et comme le prototype de toutes les relations amoureuses ultérieures » (Sigmund Freud – An outline of psychoanalysis – Ed. and trans. James Strachey – New York Norton – 1940 – Page 45.).

    En réalité, comme pour tout le reste de ses croyances infondées et pseudo-scientifiques, Freud ne fonde ces affirmations que sur ses interprétations personnelles et quelques histoires de ses patients… Freud, ici comme ailleurs, résonne à la manière des philosophes qui énoncent des généralités, et non comme un chercheur scientifique. Il n’a pas l’idée d’interroger un nombre significatif de personnes en dehors de son bureau afin de confirmer ou de réfuter ce schéma qu’il avait déjà dans l’esprit.

    Il en conclu une approche architecturale irréfutable de la famille où la mère joue un rôle dit « le rôle primaire » et où le père devient le « séparateur de la dyade mère-enfant ». À cause de la stupidité de Freud, aujourd’hui on enseigne encore aux futurs pédopsychiatres (majoritairement d’orientation psychanalytique) et aux travailleurs sociaux : « Stade phallique (vers 4 ans) : Jusque-là le père était vécu comme une mère auxiliaire. / quand le père réel est inexistant, le rôle paternel est tenu par tout ce qui sépare la mère de l’enfant, que ce soient le travail dans la journée, un membre de la famille… etc. / il faut que la fonction du père soit reconnue par la mère, puis par l’enfant. / Cette fonction paternelle doit exister dans l’esprit de la mère dés le début. ».

    Cet enseignement continue de se faire dans les universités françaises au moment même où j’écris ces lignes et alors même que les résultats issus de la psychologie scientifique démontrent que cet enseignement est faux. C’est aussi celui qu’on enseigne aux magistrats des affaires familiales.

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