Les pères séparés et l’argent, une question de sens

Money (© tookapic/Pixabay)

« Un enfant, ça coûte et il faut bien que quelqu’un paye. » Cette phrase souvent entendue par des pères séparés pour justifier l’argent qu’on exige d’eux est terriblement réductrice, tant sur la complexité du rôle social de l’argent que sur la relation entre parent – en particulier père – et enfant. Ne voir dans l’argent qu’une denrée matérielle entraîne des erreurs conduisant à faire souvent du père le « parent pauvre » de la famille. Pour tenter de comprendre plus en profondeur la difficulté liée à l’argent pour les pères séparés de leurs enfants, il nous faut aller chercher le sens – c’est le rôle du psychologue – du transfert d’argent dans la famille et montrer pourquoi ce sens est perverti, dans le contexte actuel, lorsque les parents sont séparés.

Cadre et chiffres

Quelques données légales et statistiques.

Dans toute famille, il y a obligation alimentaire entre ascendants et descendants. Les parents sont tenus de subvenir aux besoins matériels de leurs enfants mineurs. Lorsque les parents divorcent, les enfants ont, sauf exception, leur résidence principale fixée chez l’un des parents. L’obligation alimentaire subsiste pour l’autre parent ; elle se traduit dans la loi française par une pension alimentaire, forfaitaire, fixée par un juge, avec ou sans l’accord des parents. Cette pension est fonction des possibilités du créancier et du débiteur.

Le parent chez qui résident habituellement est la mère dans plus de 85 % des cas. Il y a donc, en nombre, plus de pères que de mères qui payent une pension alimentaire. En moyenne, les pensions payées par les hommes sont plus élevées que celles payées par les femmes. Le taux de pension versé par les pères est donc supérieur à 85 %. Le paiement d’une pension est donc essentiellement une affaire d’hommes ; c’est là une dissymétrie très nette entre les sexes qu’il faut préciser lorsqu’on aborde le problème de l’argent post-séparation parentale.

Le sens de l’argent entre parent et enfant

L’argent n’est pas une matière, c’est un symbole. C’est un médium de communication, au sens où l’entend Marshall McLuhan. C’est un langage qui traduit « le travail du cultivateur en celui du coiffeur, du médecin de l’ingénieur ou du plombier [1] ». Il va donc jouer un rôle important dans l’élevage des petits humains. Les parents, pour nourrir leurs enfants, ne vont plus à la chasse, ni à la cueillette ; ils préfèrent fréquenter le supermarché munis de leur carte à puce. Ceci n’est que le déplacement d’un don très particulier, celui qu’un être humain fait, comme un animal, à sa progéniture.

Ce don correspond, bien sûr, à une réciprocité. Les parents donnent – du temps, des soins, de l’affection, de la nourriture, de l’argent… Ils reçoivent des satisfactions émotionnelles et narcissiques ; ils peuvent se projeter sur leurs enfants et ainsi mieux accepter la terrible réalité de la condition humaine : la mort. Après les enfants, il y a les petits-enfants et le cycle de la vie qui continue. Les parents espèrent aussi – et obtiennent en général – une réciprocité plus pratique : leurs enfants les entourent lorsqu’ils sont devenus âgés.

Le don d’argent n’est donc pas une astreinte, et si travailler pour ses enfants est parfois difficile, c’est aussi une satisfaction et un élément important de la vie parentale en particulier et de la vie en général. La plupart des parents, s’ils notent qu’élever des enfants coûte et exige d’accepter contraintes et privations, ne se plaignent pas de cet effort, qu’ils vivent dans l’équilibre de la réciprocité [2].

L’argent et la parole

Les deux langages symboliques que sont la parole et l’argent se lient dans la relation d’éducation parentale. L’argent est parlé par les parents, un sens lui est donné. Les enfants savent ce que l’argent dépensé par leurs parents veut dire, même si l’on n’est pas toujours en train d’en parler, même s’il n’est jamais énoncé sous forme de sacrifice. L’importance de l’argent, sa signification dans notre société, l’effort qu’il est nécessaire de fournir pour en avoir, les difficultés qui naissent de son manque, autant de notions qui doivent être dites dans la relation entre parent et enfant. Lorsque l’argent n’est pas parlé, les malentendus et les conflits surviennent. Les parents risquent de se considérer comme des vaches à lait, et les enfants se sentir exagérément liés par la dépendance financière. La parole, essentielle dans tout rapport humain, et dans l’éducation en particulier, est ici indispensable. Elle intègre l’argent au processus éducatif, à la fois comme vecteur de la relation parentale et comme initiation à la vie sociale.

L’argent et le pouvoir

L’argent est aussi lié au pouvoir. Celui qui a l’argent décide de l’usage qu’il doit en faire. Entre un parent et son enfant, il peut y avoir abus de pouvoir par l’intermédiaire de l’argent : des parents tyranniques risquent de faire subir à leurs enfants le poids trop lourd de l’argent. Mais ce n’est pas la règle et le pouvoir lié à l’argent s’exerce à travers les choix éducatifs et les choix de gestion de la famille : on acceptera de financer une activité onéreuse d’un enfant, on économisera sur le prix des vacances l’année où il faut changer la voiture. Ce pouvoir s’exerce aussi vis-à-vis des tiers lorsque des décisions sont à prendre pour les enfants. Si les parents payent, par exemple, l’école ou une activité sportive, ils contrôlent cette activité par le biais de l’argent qu’ils versent. S’ils ne sont pas contents des prestations, ils peuvent changer de fournisseur.

Père, mère et argent

Y a-t-il une différence entre la contribution paternelle et maternelle au niveau de l’argent ? Oui, dans la famille traditionnelle. Le père reste encore celui qui gagne le plus d’argent et la mère celle qui s’occupe matériellement le plus des enfants et de la gestion de la communauté familiale. Il arrive encore, ce qui était la norme il y a peu, que seul le père ait une activité rémunérée. N’entrons pas dans la polémique idéologique que cette différence alimente pour constater simplement que cette répartition asymétrique des tâches peut satisfaire tout le monde et ne pas poser de problème éducatif à condition qu’il n’y ait pas d’abus de pouvoir dû à l’argent et que la parole explicative intervienne. Papa explique que si maman n’a pas de métier, c’est parce qu’elle passe le plus clair de son temps à s’occuper de ses chérubins (et de leur père !) ; maman précise, lorsque papa rentre tard, qu’il est absent pour gagner l’argent de la famille.

L’évolution vers une répartition plus égalitaire de la contribution matérielle parentale se fait lentement, avec certains décalages. Si la volonté publique d’égalité est affichée, si de plus en plus de femmes veulent garder une carrière professionnelle et de plus en plus d’hommes s’investissent dans les soins portés aux petits enfants, il reste que les femmes consacrent, en moyenne, plus de temps aux tâches ménagères et que, en cas de séparation, les hommes, même s’ils se sont beaucoup occupé des enfants, se trouvent très souvent relégués à leur rôle de pourvoyeur d’argent.

Perte de sens après séparation parentale

Tout ce qui vient d’être énoncé passe le plus souvent inaperçu lorsque la famille vit ensemble selon le modèle nucléaire : papa, maman et les enfants. Il n’en est plus de même lorsque les parents se séparent, puisque les diverses variables vont, elles aussi, se séparer. La séparation parentale n’est pas, en elle-même, un drame et ne débouche pas nécessairement sur une perversion du rapport à l’argent. En effet, beaucoup de parents séparés continuent à gérer l’argent parental comme partie intégrante de l’éducation, sans abus de pouvoir, et dans le respect réciproque. Malheureusement, le cadre socio-juridique actuel laisse toutes les possibilités de ces abus, dont sera victime la parent payeur, essentiellement le père. La raison en est que le transfert de l’argent est complètement dévoyé, et perd son sens.

L’argent soumission

La pension alimentaire n’a pas, dans sa définition, la forme d’une contribution matérielle à la vie de l’enfant. Elle n’est en effet ni décidée, ni contrôlée par celui qui la paye. Le parent « non-gardien » n’a pas la moindre possibilité de protester s’il n’est pas satisfait de l’utilisation de l’argent qu’il est obligé de verser. Il y a donc inversion de rapport de pouvoir à l’argent : ce n’est pas celui (ou celle) qui paye qui décide, mais celle (ou celui) qui reçoit, et qui n’a aucun compte à rendre. Il n’y a aucune réciprocité entre débiteur et créancier, pas d’échange d’argent contre un service, mais la soumission de l’un aux décisions de l’autre. Cette situation, où celui qui paye n’a aucun droit, est unique ; les impôts sont obligatoires, mais le gouvernement qui les perçoit est tenu d’en justifier l’utilisation et est contrôlé au moment des élections par le peuple payeur.

L’argent versé par le parent payeur n’a, par contre plus le sens d’un échange entre parent et enfant. Ce n’est pas de l’argent que l’on dépense pour son enfant, mais que l’on paye à sa mère (ou son père). Un homme peut ainsi être amené à payer son ex-épouse, alors qu’il ne souhaitait pas du tout être séparé de ses enfants.

L’argent punition

Les textes juridiques sont libellés de la manière suivante : « est condamné à payer X francs de pension alimentaire ». L’expression est éloquente. Le non versement de pension alimentaire conduit à des sanctions sévères ; en effet, celui-ci n’est pas considéré comme un non-paiement de dette, mais comme un abandon de famille, conduisant à des peines de prison. La justice est d’ailleurs beaucoup moins sévère à l’égard des mères non payeuses [3]. Il existe, de fait, une minorité importante de pensions non payées. Mais la plupart des études réalisées sur la question passent sous silence le problème du sens de ce non-paiement et assimilent le fait de ne pas payer au désintérêt pour son enfant, sans envisager les deux raisons principales de ce non-paiement : l’impossibilité de payer pour raison de pauvreté, et le refus de payer de l’argent sur lequel on n’a aucun contrôle.

La pension doit être payé par le débiteur, même lorsque l’enfant est chez lui, pendant le temps du droit de visite. Un père qui prend ses enfants tout le mois de juillet et leur offre des vacances n’aura aucune réduction ; il risque, s’il ne paye pas, d’être poursuivi… pour abandon de famille. Par contre, s’il décide de ne pas prendre ses enfants avec lui, réalisant une économie substantielle, il ne sera en rien inquiété, le droit de visite n’étant pas une obligation. Cela montre bien que la pension alimentaire a le sens d’une contrainte, voire d’une punition, et non d’un acte parental d’éducation.

Il est très curieux que, après rupture d’une relation conjugale, la contribution financière d’un des parents soit soumise à l’autre, alors qu’il peut y avoir contentieux entre les deux. Sans doute le législateur a-t-il voulu éviter les abus des irresponsables et protéger l’humiliation de celle (ou celui) qui doit réclamer à l’autre de satisfaire à ses obligations parentales. Mais il a institué l’humiliation de celui (ou celle) qui doit payer sans contrôle et, surtout, payer quelqu’un avec qui il est peut-être en conflit. Faut-il ainsi contraindre la majorité – ceux qui ne fuient pas leur responsabilité et au contraire les réclament – pour éviter qu’une minorité ne fasse pas son devoir ? Non, si l’on rappelle que, dans un état de droit, on ne doit pas poursuivre des innocents dans le but de confondre des coupables.

L’argent muet

La pension alimentaire n’est pas, dans son principe, accompagnée de la parole signifiante. Cette somme d’argent versée chaque mois, éventuellement prélevée sur un compte bancaire, voire directement sur la paye du débiteur, s’ajoute aux autres ressources de la créancière, salaire, prestations diverses. Il entre dans un budget dans lequel il perd son sens ; il est défalqué des possibilités financières de celui qui doit, en outre, assurer les frais d’hébergement partiel de ses enfants, y compris les frais fixes (appartement, voiture, etc.). Il est difficile de le mettre en mots de façon naturelle. Comment dire à ses enfants que le mois de vacances passé chez soi coûte, en plus, la pension versée à l’autre ? Comment expliquer une vérité qui a perdu son sens, est devenue in-sensée ? Il faudrait que le parent gardien explique en quoi consiste la contribution financière de l’autre, ce qui n’est pas fréquent. La pension alimentaire est plus souvent mentionnée lorsqu’elle n’est pas payée que lorsqu’elle l’est. La pension est plus vécue par père, mère, et même enfants, comme un paiement décidé par un juge et non comme l’acte volontaire et combien gratifiant de don à son enfant. L’argent que l’on donne tous les mois au club de sport ou à l’école, l’achat de la paire de baskets ou du trousseau en début d’année scolaire, n’a pas du tout le même sens que le prélèvement sur la fiche de paie.

Les pères (et certaines mères) payant sont donc le plus souvent condamnés au mutisme, à cacher cet argent obligé qui remplace l’argent volontaire, à se priver des joies occasionnées par le partage de l’argent avec ses enfants. À moins que, pour contourner le problème, ils ne préfèrent payer deux fois… et se taire.

Lorsqu’un enfant majeur vit toujours chez un de ses parents séparés et n’est pas en état de subvenir à ses besoins, ce parent perçoit toujours la pension. Ce n’est pas l’enfant lui-même qui devient créancier, comme c’est le cas s’il vit seul. Ainsi, le transfert d’argent entre un parent et son enfant majeur (électeur et éligible) passe par un tiers. L’un et l’autre sont alors dépossédés de la richesse que représente le don ; ils sont explicitement considérés comme incapables de gérer entre eux l’échange intergénérationnel. Le parent payeur (généralement le père) est privé de sa parole, il est ramené au rang de tiroir-caisse muet.

Il faut modifier la loi et la coutume

La solution à cet imbroglio est, je pense, de chercher à revenir au sens même du paiement parental. Une approche exclusivement économique, fondée sur le principe « l’enfant a besoin d’argent, donc il faut faire payer le père » ne peut aboutir à de vraies solutions. Il faut réaffirmer plusieurs principes fondamentaux.

  1. L’obligation de subvenir aux besoins de son enfant subsiste après séparation des parents, quel que soit le lieu où vit l’enfant.
  2. L’argent parental est un échange faisant partie intégrante de l’éducation.
  3. Les décisions sur la manière d’utiliser cet argent sont du ressort de celui qui le fournit, dans la mesure où il satisfait ses devoirs minimaux.
  4. Les parents séparés restent parents et ne doivent pas être l’un vis-à-vis de l’autre en relation de pouvoir.

La première mesure à prendre est la suppression de la pension alimentaire sous sa forme actuelle, pour toutes les raisons invoquées plus haut. Il faut, par contre, mettre au point des procédures permettant aux parents de régler ensemble le difficile problème de la répartition du financement de l’éducation de leurs enfants, en tenant compte de tous les facteurs matériels et psychologiques. Certains le font déjà. Par exemple, des pères, n’ayant pas leurs enfants en résidence principale préfèrent, en accord avec la mère, payer une pension plus légère et assurer eux-mêmes l’achats des vêtements. Le père y gagne en plaisir et en dignité, la mère perd… un souci. Mais le grand gagnant est l’enfant, puisqu’il bénéficie de l’apport de ses deux parents. Il faut que ce genre de solution se développe et devienne la norme. S’il est difficile pour certains parents d’y arriver, ils peuvent faire appel à des médiateurs professionnels. Les juges doivent aussi les y aider et les pousser à trouver des solutions satisfaisantes. Cela prendra un peu de temps mais permettra de réintroduire la parole et de comprendre le sens des échanges financiers. Parler d’argent ne doit être ni un tabou, ni un marchandage sordide, mais un authentique acte éducatif. Équilibrer les apports des deux parents ne peut qu’être bénéfique aux enfants.

Notes
  1. McLuhan (Marshall), Pour comprendre les média. Les prolongements technologiques de l’homme, Seuil, collection « Point Civilisation » (nº 83), 1977, p. 162.
  2. Il s’agit là d’une vision psychologique, qui ne doit pas cacher la nécessaire prise en charge publique, qui n’est pas de notre propos.
  3. Voir à ce sujet l’étude faite par l’association SOS PAPA : « Dans les geôles de l’après-divorce », SOS PAPA Magazine, nº 6, avril 1992, pp. 10-11.

Cet article a été publié dans Le Journal des Psychologues, nº 164, février 1999
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