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Réseau paternel

La grand-parentalité liée au problème du divorce

Segalen (Martine), « La grand-parentalité liée au problème du divorce », allocution prononcée à Paris le 13 juin 1998, lors du colloque organisé dans le cadre du septième congrès SOS PAPA sur le thème « La réforme du divorce, pourquoi, comment ? » Martine Segalen est professeur à l’Université de Nanterre, sociologue et ethnologue, spécialiste de la famille.

Michèle Agrapart-Delmas et Martine Segalen, colloque du septième congrès SOS PAPA, Paris, 13 juin 1998 (© SOS PAPA)

Michèle Agrapart-Delmas et Martine Segalen, colloque du septième congrès SOS PAPA, Paris, 13 juin 1998 (© SOS PAPA)

 

Merci de cette invitation, merci d’être là si nombreux malgré les événements politiques masculins si importants. J’ai d’ailleurs bien apprécié de voir dans le métro qu’il se passe des choses étonnantes du point de vue des vêtements. L’ethnographe que je suis est très intéressée.

histoire-de-la-famille-245x340Je travaille depuis de nombreuses années sur la sociologie de la famille. Au titre de mes grandes œuvres, je pourrais citer L’histoire de la famille, en plusieurs volumes, que j’ai faite avec des collègues. À la demande de votre président, j’ai accepté d’intervenir sur le thème sur lequel je travaille à l’heure actuelle : les grands parents, « grands oubliés de la sociologie » ; c’est de cette façon que nous introduisons le livre que nous allons publier à la rentrée chez Odile Jacob avec Claudine Attias-Donfut, qui est directeur de recherche à la Caisse nationale d’assurance vieillesse. C’est une enquête qui fait l’état de la grand-parentalité à l’heure actuelle. C’est un travail évidemment important, qui consacre un chapitre à la question des grands-parents et du divorce. Étant donné l’axe d’aujourd’hui, je vais vous présenter succinctement les résultats de ce travail.

On peut dire généralement, vous le savez tous, que les grands-parents prennent une place centrale de plus en plus importante dans la famille, étant donné l’allongement de la vie et la baisse de la fécondité (donc de moins en moins de petits-enfants). On parle toujours de nouveaux modèles, et il est vrai qu’émerge une nouvelle figure grand-parentale à l’aube du XXIe siècle, qui risque d’avoir une certaine longévité. Les études qui ont été faites, d’ailleurs généralement plutôt par des psychologues que par des sociologues, montrent que cette période est très longue, du fait de l’allongement de la vie, et qu’elle se découpe elle-même en plusieurs périodes. Par ailleurs, l’état de grand-parent est valorisé ; en témoignent tous les cinquantenaires qui soupirent après le fait que leurs enfants ne se reproduisent pas. J’ai le souvenir d’une personne qui essayait d’adopter un enfant et qui disait : « Il est temps, mes parents commencent à devenir vieux. »

Notre recherche essaie de montrer toutes les différentes facettes de la figure grand-parentale, et sur quoi elle est fondée. Moi, je suis une ethnologue qui travaille plutôt sur de petites entités au point de vue quantitatif, plutôt en recueillant les discours de certaines personnes, et en discutant. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec Claudine Attias-Donfut, qui a fait une enquête très importante portant sur deux mille lignées de trois générations représentatives de la situation moyenne de la France. C’est une enquête faite avec toutes les méthodes statistiques classiques. Tous les entretiens que nous avons pu recueillir sont donc en quelque sorte adossés à cette base statistique, et quand telle ou telle personne dit telle ou telle chose, on peut savoir dans quelle mesure les résultats sont représentatifs ou pas d’une situation générale ; d’où le très grand intérêt de ce travail.

Je remarque que dans tous les textes que nous lisons maintenant, il est question de la « génération pivot », notion qui semble avoir été adoptée pour désigner une génération âgée entre quarante-huit et cinquante-cinq ans, avant que ne commence la préretraite, par exemple. Cette notion de « génération pivot », Claudine l’a inventée avec son équipe pour étudier les trois générations familiales et les solidarités très intenses qui se passent à l’intérieur de ces générations. Elle a publié les travaux sur ces questions qui montrent – je résume car ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui – que tout l’argent public qui est versé sous forme de redistribution par le biais de la retraite est transféré à l’intérieur de la famille par le biais de dons, qui descendent évidemment de ceux qui ont de l’argent vers ceux qui n’en ont pas, c’est-à-dire des plus vieux vers les plus jeunes. Cependant, au niveau des services, échanges ou entraides, il y a une égalité entre les trois générations.

Cette enquête comporte un certain nombre de questions sur les effets de solidarité, dont certains touchent la grand-parentalité. Nous avons ensuite mené un certain nombre d’enquêtes qualitatives auprès d’un sous-échantillon d’une trentaine de lignées pour approfondir ces questions de relations intergénérationnelles. Ce qu’on peut dire, c’est que ces jeunes grands-parents apportent une aide massive à leurs enfants, souvent à travers la garde des enfants en bas âge. Une fois encore, ce qui est passionnant dans cette enquête, c’est qu’on peut confronter avec ce qui se passait dans les générations antérieures. Cela représente à l’heure actuelle une aide dont on n’a jamais soupçonné l’importance ni l’ampleur, la « génération pivot » ayant une implication très forte malgré l’activité professionnelle de ces nouvelles grands-mères.

Un lien étroit s’établit entre petits-enfants et grands-parents, à condition que les grands-parents sachent trouver la bonne place ; c’est-à-dire ni trop près ni trop loin, parce que la bonne place c’est d’être en second, derrière les parents qui sont les premiers socialisateurs de l’enfant. Nous avons trouvé cette entraide massive dans toutes les familles, sous différentes formes, mais on peut dire que les familles modestes sont celles qui bénéficient de l’aide la plus importante des grands-parents, par exemple pour les gardes.

Il est évident que les relations et les entraides entre générations se trouvent affectées quand surviennent des ruptures familiales : soit les grands-parents se trouvent coupés dans la relation avec l’enfant, soit au contraire ils se mobilisent pour aider les jeunes parents, souvent la mère divorcée ou séparée. Ils prennent à ce moment-là plus de responsabilité auprès de la jeune mère, pour l’aider d’une certaine façon à redémarrer sa vie. Mais par la suite, et dans tous les cas, partout où il y a divorce, si on compare à un échantillon non divorcé, il y a toujours moins d’entraides et moins de relations, et encore moins du côté masculin. D’autre part, je vous parlerai aussi brièvement des grands-parents du divorce, c’est-à-dire ceux qui sont eux-mêmes divorcés, puisque cette « génération pivot » est aussi la première génération qui a commencé à divorcer massivement en France.

Vous connaissez tous l’importance du lien de filiation, que nous avons tendance à redécouvrir dans notre société ; c’est un aspect important que nous mettons en avant dans notre travail. Personnellement, en tant qu’ethnographe de la famille et travaillant sur le terrain, j’ai toujours été frappée par l’importance de ce lien de filiation. Mais les structures institutionnelles de recherche, les gros instituts comme l’INSEE ou l’INED, se sont toujours focalisées sur le couple, car la famille c’était le couple. Je remarque que dans les dernières propositions qui ont été faites par mon estimée collègue et amie Mireille Ferry, bien qu’elle fasse allusion à ce lien de filiation, il n’y a pas grand chose dans son rapport pour le mettre en avant. Nous savons tous que ce lien de filiation est indispensable à l’individu qui naît pour assurer sa propre identité personnelle au sein de la famille et de la société en général.

Nous savons tous que ce lien de filiation est indispensable à l’individu qui naît pour assurer sa propre identité personnelle au sein de la famille et de la société en général. On sait aussi que ces liens de filiation servaient autrefois la famille, en quelque sorte, quand les grands-parents fixaient le statut de l’individu ; par exemple : devenir paysan de père en fils. Je dirais que c’est maintenant l’inverse dans la société individualiste où nous sommes ; c’est plutôt l’individu qui va puiser vers sa filiation pour assurer, s’il y a besoin, sa propre identité.

Il est évident que le divorce a toujours des effets plus contrastés et difficiles. J’ai des chiffres mais je ne vous les donnerai pas, sauf s’il y a des questions, car il faudrait que je cherche dans mes papiers. L’implication des grands-parents au niveau des aides quand il y a divorce se traduit donc par une augmentation de cette implication, surtout envers les jeunes femmes ; divorcées ou non, elles reçoivent beaucoup plus souvent une aide pour la garde de leurs enfants dans la vie courante, puisque c’est à elle qu’est confiée la garde dans la plupart des cas, comme vous le savez.

Les grands-parents remplissent en quelque sorte un rôle que la sociologie américaine a appelé les watchdogs ; ils ont le rôle de chiens de garde, c’est à eux d’assurer cette continuité qui a l’air temporairement brisée. Ce rôle n’est assuré massivement qu’avant l’âge de 65-70 ans, qui commence à être la seconde période grand-parentale, où les petits-enfants eux-mêmes ont grandi et les grands-parents ont vieilli.

Le problème pour les grands-parents est de trouver le juste milieu, c’est-à-dire d’éviter la confusion des rôles, le télescopage, car il n’est pas bon pour les petits-enfants de confondre les générations ; c’est aussi dommageable pour les grands-parents eux-mêmes car, s’ils s’investissent exclusivement et intégralement dans l’éducation d’un petit-enfant, ils s’en verront privés lorsqu’il y aura recomposition familiale. Et beaucoup de nos entretiens permettent de dire que cette rupture survient lorsque la femme part s’installer ailleurs.

L’une des variables déterminantes du lien qui peut s’établir est l’âge de l’enfant ; c’est là où on voit la difficulté du juge entre grands-parents ou petits-enfants, car le lien émotionnel est beaucoup plus difficile à établir au-delà des quatre ou cinq premières années de la vie, comme vous le savez.

Nous avons notamment fait un travail sur la force de la dénomination, c’est-à-dire comment l’enfant appelle ses grands-parents, car cela entraîne une création langagière qui pourrait être à l’origine d’un débat : la place de la mère par rapport à celle de la grand-mère révélée par la dénomination. À travers ces formes de dénomination, on voit bien le rôle et la place que détiennent les grands-parents. Lors d’entretiens de petits-enfants ayant rompu avec les grands-parents, ces petits-enfants refusent d’appeler les grands-parents pépé ou mamie, ce qui est très mal vécu par ces derniers ; le lien émotionnel n’a pu se créer s’il n’y a pas eu toutes ces années autour de la petite enfance.

Dans tous les divorces de très jeunes femmes, où la séparation est le seul et unique moyen quand il y a une rupture, on voit que les grands-parents accueillent leur fille et leurs petits-enfants si la relation est bonne. Cependant, tout dépend des cas de crises entre les conjoints, ainsi que de la position que prennent les grands-parents à l’égard des parents qui divorcent. Nous avons le cas où les grands-parents sont tout à fait en désaccord avec l’attitude de leur fils qui quitte sa femme, et préfèrent garder des liens avec la belle-fille. Quand le fils refait une nouvelle union avec de nouveaux enfants, cela entraîne des relations neutres.

Tout se complique s’il y a un déménagement : tous ces liens ne peuvent s’effectuer et prendre véritablement place que dans la mesure où il y a une assez bonne proximité géographique. Ce n’est pas une condition déterminante, mais c’est une condition qui la facilite. Ce qu’il faut savoir, et ça, la sociologie le montre bien maintenant, c’est qu’il y a des stratégies résidentielles de la famille mises en place par les jeunes ménages quand les relations sont bonnes, pour n’être sûrement pas co-résidents avec les grands-parents, comme ça l’était autrefois, mais être proches pour que tous ces services puissent être échangés, ainsi que les relations de proximité. Ce sont des choses qu’on ne disait pas beaucoup : la sociologie de l’habitat ne parlait que du marché de l’immobilier, et la sociologie de la famille n’en parlait pas. Et ce qui me semble important ces dernières années, c’est qu’on ait pu rapprocher ces deux branches-là de réflexion, et montrer l’importance des liens familiaux, notamment sur le marché immobilier, et même sur le marché immobilier parisien qui est particulièrement difficile. On observe des stratégies résidentielles qui permettent d’effectuer les liens familiaux.

Alors, dans une recomposition familiale, les relations intergénérationnelles apparaissent particulièrement menacées, et il est clair qu’il y a une crise dans la filiation, qui s’exprime au niveau juridique par diverses réformes sur la possibilité d’adoption de l’enfant du conjoint, qui dans un premier temps risque de priver les grands-parents de leur filiation. Donc, maintenant, il n y a plus d’adoption simple et plénière, de sorte que les grands-parents d’un père décédé, par exemple, peuvent continuer à être les grands-parents légitimes de leurs petits-enfants.

Voilà donc un certain nombre de thèmes sur lesquels nous avons travaillé.

Il est évident que le temps des grands-parents sociaux est démultiplié dans les familles recomposées, mais sûrement au détriment de l’intensité de chacun d’eux avec les petits-enfants. Et encore, lorsque nous comparons un jeune couple recomposé et un couple non décomposé, on peut dire que le premier reçoit moins d’aide pour ses enfants issus d’une précédente union, surtout de la part des grands-parents paternels. On constate qu’il y a une très forte volonté des grands-parents de s’intégrer dans la lignée des petits-enfants dans les familles adoptantes. Par contre, quand il y a recomposition, les grands-parents voient tout d’un coup arriver des petits-enfants d’un âge relativement avancé, avec lesquels ils n’ont pas pu créer les liens proches dont je parlais. Il est évident que ce lien reste un lien très superficiel. Lorsqu’il y a une recomposition du côté masculin, le lien avec les petits-enfants est distendu, ce qui est moins le cas lorsque c’est la mère qui recrée une famille.

Un petit-enfant qui naît d’un enfant d’une précédente union est beaucoup moins souvent gardé par la grand-mère et encore moins par le grand-père. La grand-mère entraîne donc beaucoup plus son conjoint vers sa descendance à elle que l’inverse ; c’est-à-dire que le grand-père n’entraîne pas sa femme vers sa descendance.

Notre enquête porte sur trois générations, et la jeune génération est encore jeune puisqu’on a interrogé des enfants de la « génération pivot » qui se sont installés de façon indépendante ; ils n’ont donc pas encore eu le temps de divorcer dans notre enquête. Mais la « génération pivot », elle, a eu le temps de divorcer, et on constate une proportion de 13 % des couples qui ont divorcé et qui se sont remariés. Les grands-parents du divorce sont des grands-parents divorcés qui doivent prendre en compte le paramètre conflictuel entre être un couple relativement âgé qui refait une union et être grand-parent. Il est évident que le remariage et l’installation de ce nouveau couple, surtout si le précédent apparaît comme une erreur et que tout l’espoir réside dans l’idée d’un redémarrage du nouveau couple et d’un déménagement, font que le couple se concentre alors beaucoup plus sur lui, même au détriment des soins et de l’attention portés à sa descendance. C’est pourquoi les grands-parents du divorce sont moins impliqués dans la garde des enfants.

le-printemps-211x340Un autre thème qui nous a paru intéressant, ce sont les travaux récents sur la grande-paternité. Claudine et moi-même avons lu tout ce qui a été écrit. Il y a dix ans, Ségolène Royal avait écrit Le printemps des grands-parents. À un âge avancé, c’est excessivement inquiétant et culpabilisant de se remettre aux sorties de classe, de se soucier du travail scolaire de l’enfant et de ce que fait cette tranche d’âge-là. On a rencontré des grands-parents inquiets et missionnaires, qui ont donné une éducation religieuse, et qui s’inquiètent que leurs enfants, qui ne sont plus pratiquants, ne donnent plus cet enseignement à leurs petits-enfants. Il existe des groupes de grands-parents, comme L’école des grands-parents européens de Marie-Françoise Fuchs, qui a pour mission d’aider les grands-parents inquiets, de les soutenir, comme les groupes Weight Watchers, afin de parler de ces problèmes. J’ai participé à ces réunions à titre d’observatrice, pas tout à fait dans cette classe d’âge. Au départ, ce sont surtout les grands-mères qui se retrouvent pour, sans passer par-dessus la tête des parents et avec leur accord, essayer de donner à leurs petits-enfants une éducation religieuse ou un éveil artistique, puis échanger sur les difficultés relationnelles ; par exemple, la petite-fille qui souffre d’anorexie et qui demande uniquement à voir la grand-mère, ce qui est une situation difficile à gérer vis-à-vis de sa fille. Ces associations sont peu nombreuses en France, à la différence des États-Unis qui ont la manie de mener ce type d’actions, par exemple Foundation for Grandparenting, Expectant Grandparents Program, Grandparents as Parents.

Aux États-Unis, il est inquiétant de constater que le pourcentage d’enfants que les parents ne peuvent prendre en charge pour des raisons graves (drogue, prison…) est de plus en plus important. Ils sont confiés aux grands-parents. Cependant, les services sociaux se demandent si c’est la bonne solution, sachant qu’ils ont en quelque sorte produit des enfants qui risquent de faire la même chose sur la prochaine génération. Un ensemble de questions se pose là-dessus. Sans qu’on en soit à ce pourcentage-là en France, les risques de pauvreté et de dérive familiale dont on parle à l’heure actuelle sont porteurs de dangers, c’est évident.

Je crois qu’il faut être excessivement attentif à ces questions de filiation, et notre travail nous en a convaincus. Dans le code civil de l’État machiste et patriarcal, il y avait une cohérence. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas le changer, c’est une très bonne chose que l’égalité entre l’homme et la femme soit passée dans la loi ; cependant, on a démoli par petites touches ce qui était cohérent. On arrive à un ensemble incohérent, et ce sont les dérives qui touchent les familles les plus démunies à tous points de vue. On arrive à des choses personnelles, non scientifiques, des horreurs, comme le fait de déterrer les problèmes d’incestes. On ne sait plus où est la loi, qui dit la loi, et c’est un problème. Les sociétés que mes collègues ethnologues étudient sont des sociétés plus raisonnables, car dans ces groupes, qu’on appelait autrefois primitifs, la loi est là souvent inscrite dans la chair, souvent par processus d’initiation lors de rituels ; il existe une loi à laquelle le groupe peut se référer. Le travail sur la coparentalité nous montre qu’il faudrait restaurer la filiation avec les grands-parents.

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